Entreprises familiales : pourquoi la France n’en a-t-elle que la moitié de l’Allemagne ?

Compte rendu de la soirée FFI du 24 septembre à Lille sur les entreprises familiales, alors que le projet de loi de finances menace à nouveau le pacte Dutreil et la transmission de nos ETI.

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Chères résistantes, chers résistants, chers soutiens.

À la veille de notre soirée parisienne consacrée à la souveraineté alimentaire (inscription ici) et comme promis dans notre dernière infolettre, voici le compte rendu de notre bel événement FFI du 24 septembre dernier. C’était à l’Université Catholique de Lille consacré aux entreprises familiales et à leur rôle dans notre réindustrialisation.

Il arrive à point nommé. Car, le Projet de Loi de Finances dévoilé la semaine dernière fait planer un grand danger sur la transmission des entreprises familiales. En fiscalisant rétroactivement certaines transmissions d’une génération à l’autre, il va obliger certaines familles à vendre des entreprises en urgence pour payer l’impôt. Comme à la grande époque des années 1980-90 où la « justice fiscale » a précipité la disparition de tant de belles PME et d’ETI, accélérant ainsi la désindustrialisation que tout le monde regrette aujourd’hui (sans vouloir en corriger les causes, comme je l’explique dans « Contes et légendes de la réindustrialisation ». Plus d’info ici).

Pressentant qu’une nouvelle charge se préparait, nous avions réuni, quelques jours plus tôt, jeudi 24 septembre, avec Origine France Garantie (Gilles ATTAF) et Nord France Invest (Yann PITOLLET), plus de 300 entrepreneurs, investisseurs, membres de collectivités locales et quelques étudiants, à l’Université catholique de Lille. Cet événement était soutenu par Arkéa Banque Entreprises & Institutionnels (Nathalie MOTSCH, Marc Mureau) et la La French Fab (Julien Noronha).

Nous y avons rappelé que les entreprises familiales sont le modèle d’entreprise le plus vertueux pour nos territoires. Les affaiblir à un moment aussi crucial que celui où elles passent d’une génération familiale à l’autre, pour tenter de combler les déficits incontrôlés d’un système toujours pas réformé, n’est donc pas bon pour le pays. C’est logique, mais en plus, c’est validé par l’Histoire économique de nos 50 dernières années. Comme le montre ce carrousel.

ETI, la taille idéale pour une entreprise

À Lille, nous avons dit, en présence de personnalités comme Louis Gallois, Natacha Polony, Renaud Dutreil, Anthony Vitorino – Garcia et Pierre Gattaz, tout le bien que font les entreprises familiales à notre pays et à ses territoires. Notamment celles qui étaient représentées sur scène : Catherine GUERNIOU, Matthieu HEDE, Gaelle Doublet Colaert, Charles Yvon, Molina Corinne, Philippe Dénecé.

  • Leur capacité à prendre des décisions dans le temps long. Elles appartiennent à des familles qui voient loin et veulent transmettre des outils de travail pérennes qui traversent les générations. Elles sont donc beaucoup moins tentées par des décisions à court terme. Comme peuvent le faire les entreprises pilotées par certains fonds d’investissement qui, devant revendre leurs participations au meilleur prix, sacrifient parfois les investissements d’avenir au profit immédiat.
  • Leur enracinement dans des régions qui n’ont pas toujours été choisies pour leur connexion au monde, aux grands axes de transport ou aux bassins d’emplois les plus profonds. C’est ainsi que, comme l’a expliqué Renaud Dutreil, nous voyons de belles entreprises implantées dans des villages moins bien placés, d’un point de vue des efficacités économiques, que d’autres. Parce qu’elles sont restées là où les avait créées leur fondateur, parfois des générations avant. Des endroits où leurs successeurs les ont maintenues, devenus des terres d’industrie et de dynamique économique. Simplement parce que leurs héritiers ont continué, par fidélité à leurs origines, à y investir.
  • Les plus grandes d’entre elles paient mieux, forment mieux, embauchent plus, investissent plus, innovent plus que les PME. Elles savent offrir des carrières plus longues et évolutives à leurs employés. Avec un niveau de fidélité, de loyauté qui est plus rare dans les entreprises financiarisées, c’est-à-dire détenues par des fonds d’investissement ou la Bourse.

Parmi les plus grandes de ces entreprises, certaines sont des grands groupes. Mais la majorité sont des Entreprises de Taille Intermédiaire.

Messieurs, on vous a dit un jour que la taille ne comptait pas ? On vous a menti. La solidité d’une entreprise, son impact sur le territoire, croît généralement avec son chiffre d’affaires.

Or, pour qu’une TPE devienne PME, il faut du temps. Il en faut encore plus, 20 ans en moyenne, pour qu’elle devienne une entreprise de taille intermédiaire. Ces fameuses ETI qui emploient entre 250 et 4 999 personnes et qui font vivre, parfois des dizaines, voire des centaines de sous-traitants. Et, parce qu’on n’est pas aussi solide quand on a 250 employés que quand on en a des milliers, il faut 20 ans de plus pour que ces ETI s’établissent véritablement. Ces chiffres étant des moyennes, parfois, il leur faut attendre davantage encore. Un temps plurigénérationnel que leur donnent volontiers les pays qui ont compris leur importance.

Xavier Bertrand, Président de la Région Hauts-de-France, est venu apporter son témoignage les concernant. D’après lui, les ETI familiales sont celles qui ont le plus d’impact sur le développement des territoires dans le temps long. Lui et son équipe font d’ailleurs tous leurs efforts pour en attirer davantage. Mais aussi, et surtout, pour créer les conditions qui permettent aux ETI déjà présentes sur son territoire d’y rester et de s’y épanouir. Et aux PME qui en ont le potentiel de grandir afin de devenir, elles aussi, des ETI.

Il n’est pas bon d’opposer les grands groupes aux ETI. Les uns ont la puissance, les autres l’agilité. Quand elles travaillent ensemble, tout le monde gagne. D’ailleurs, en dehors de quelques exceptions qui confirment la règle, que sont les grands groupes sinon des ETI qui ont poursuivi leur croissance ?

Il n’en demeure pas moins que les ETI familiales semblent être les types d’entreprises les plus vertueuses pour notre économie nationale et pour nos économies régionales.

Les entreprises familiales, championnes du patriotisme économique

Nous nous sommes alors demandé pourquoi nous en avions beaucoup moins que nos voisins ?

La France a, en effet, un destin singulier en la matière. L’Allemagne, l’Italie, la Suisse et d’autres pays européens n’ont pas autant de grands groupes qu’en France. Ils ont moins de champions internationaux. Mais ils ont bien plus d’ETI que nous.

La France a su faire des champions internationaux, notamment grâce à sa culture centralisatrice.

Seulement, en dehors de cas comme LVMH, CMA CGM, L’Oréal, Mulliez, Bolloré, Dassault Aviation ou quelques autres, qui sont d’ailleurs plus souvent l’objet d’attaques de la part d’une frange de notre opinion publique que de louanges et de fierté nationale. Beaucoup de ces grands groupes, en se mondialisant, ont perdu leurs racines familiales. Et avec elles, une partie de leur attachement à la France.

Cotées en Bourse, parfois coupées de force de leurs actionnaires traditionnels à l’époque des nationalisations, puis privatisées, elles ont fait beaucoup de place, dans leur capital, à des investisseurs institutionnels (assureurs, banques, fonds de pension…). Et, avec le temps, et parce que nous, Français, ne disposons pas de fonds de pension (nous avons refusé d’instaurer un complément de retraite par capitalisation) et que nous préférons épargner sur des livrets sans risques plutôt que placer notre argent en Bourse. Ce sont les investisseurs institutionnels étrangers qui sont, dans bien des cas, devenus majoritaires dans l’actionnariat de nos grandes entreprises.

Une entreprise devant avant tout répondre aux exigences de ses actionnaires, la France a ainsi peu à peu perdu de l’importance à leurs yeux (encore une fois hormis les grands groupes encore contrôlés par des familles françaises). Cela se voit dans leur stratégie de recrutement, de déploiement, d’investissement.

Ceci n’est pas arrivé chez les ETI. Les pays qui leur ont permis de se développer en protégeant mieux leurs transmissions qu’en France ont aujourd’hui une économie mieux équilibrée géographiquement, plus enracinée, plus équilibrée, plus diversifiée et moins financiarisée que la nôtre.

Il faut dire qu’ils s’en sont donné les moyens. Aucun droit de succession n’est perçu sur les entreprises familiales si elles restent dans la famille. (Mais les familles sont lourdement taxées si elles vendent ces entreprises, ce qui les en décourage).

Certains de nos députés auraient crié à l’injustice, persuadés que la transmission du capital entretient les inégalités. D’autres auraient :

  • Pointé le manque à gagner fiscal, accusant cette absence de taxation de grever les budgets d’un État qui, pourtant, n’a jamais autant prélevé d’argent qu’aujourd’hui.
  • Crié à l’injustice fiscale.

Ils se tromperaient. Car, malgré l’absence de recettes prélevées sur les transmissions, ces pays sont parvenus à :

  • Maintenir un ascenseur social qui fonctionne bien mieux que chez nous. Il faut 2 générations pour passer des 10 % les plus pauvres à la classe moyenne en Europe du Nord. Il en faut 4 en Espagne. En France, pays qui taxe le plus et qui redistribue le plus en Europe, il en faut 6 (rapport de l’OCDE « L’ascenseur social en panne ? Comment promouvoir la mobilité sociale » (2018)). Et si nous voulons éviter la comparaison avec nos voisins, comparons-nous avec nous-mêmes. Il fallait 15 ans pour doubler son niveau de vie dans la France des entreprises familiales, dans les années 50-60. Il faut aujourd’hui 80 ans.
  • Équilibrer leur budget ou réduire leurs déficits. Notre système est aujourd’hui champion d’Europe des déficits publics alors que c’est lui qui prélève le plus d’argent sur les entreprises et les salariés.
  • Faire progresser les salaires et la richesse par habitant plus vite que nous. La France est passée sous la moyenne européenne en matière de PIB par habitant. Cela n’était jamais arrivé. Et, selon Antoine Foucher, que j’ai interviewé cette semaine pour notre podcast FFI, un Français moyen vit désormais moins bien qu’un Européen moyen.

La France a la moitié des ETI qu’elle devrait avoir parce qu’elle taxe trop les transmissions

Bref, les autres prélèvent moins les entreprises, notamment sur les héritages, et redistribuent moins que nous. Pourtant, leurs concitoyens vivent mieux, en moyenne. Comment cela se fait-ce ? (Ne voyez aucune mauvaise intention dans la prononciation de cette formulation).

Tout simplement parce qu’à la différence de ce qu’avancent les technocrates de la Cour des comptes : le renoncement aux produits fiscaux prélevés sur ce type d’héritage n’est pas un cadeau aux plus fortunés. C’est un investissement public dont le retour en matière de croissance, d’emploi et de recettes fiscales et sociales est très bien rémunéré.

En protégeant leur trésorerie (souvent centralisée dans ces holdings que certains voudraient taxer) des prélèvements de l’État (et en n’obligeant pas leurs héritiers à prélever dans cette trésorerie l’argent qu’on leur réclame en droit de succession), ces entreprises peuvent accumuler un trésor de guerre. Un trésor bien utile pour investir et améliorer leur compétitivité, racheter des concurrents pour atteindre une taille critique, créer d’autres entreprises ou passer les crises. Tout cela selon une loi infaillible que cite souvent Nicolas Dufourcq (BPIFrance) : « Des impôts sur les entreprises en plus, ce sont des machines et de la productivité en moins ».

C’est d’ailleurs pour cela que les transmissions ont été si bien protégées en Allemagne. Malgré le fort niveau de jalousie sociale qui y a été mesuré. Les Allemands sont le deuxième peuple le plus jaloux socialement de l’OCDE. (Cocorico : nous sommes premiers). Ils n’aiment pas plus les riches que nous, comme l’explique Rainer Zitelmann, historien et sociologue allemand, dans son livre The Rich in Public Opinion paru en 2020.

Mais, aussi jaloux soient-ils, les Allemands sont pragmatiques. Ils taxent les successions sur les biens, l’immobilier, le cash, comme nous le faisons. Mais, depuis qu’ils ont compris qu’il est plus rentable pour la société de ne pas taxer les transmissions d’entreprise, ils ne le font plus. Ils ont, en effet, constaté qu’en général (il y a bien entendu des exceptions), la gestion des entreprises par une famille est plus alignée sur l’intérêt général que leur gestion par un fonds d’investissement, un grand groupe mondialisé ou un État actionnaire (pas si souvent stratège que ça). Les entreprises familiales sont donc un bon calcul pour la collectivité, et tant pis si cela fait hurler les jaloux.

C’est d’ailleurs ce qu’a démontré notre histoire économique récente (voir ce carrousel que nous avons diffusé sur nos pages).

  • Le nombre de nos ETI était de près de 5 000 en 1980. Il était le même en Allemagne.
  • Il est tombé à 2 300 en 2003, alors que les droits de succession appliqués aux transmissions d’entreprises françaises doublaient (Mitterrand les a fait passer de 20 à 40% quand les Allemands les amenaient progressivement à 0). Dans l’intervalle, le nombre d’ETI a bondi à plus de 10 000 en Allemagne.
  • Depuis le pacte Dutreil qui a amoindri ces taxes sans les retirer, comme cela a été le cas en Allemagne et en Italie, le nombre des ETI françaises est remonté à près de 7 000 aujourd’hui. Contre près de 13 000 en Allemagne et 8 000 en Italie.

Voilà pourquoi, malgré l’alternance, nos gouvernements ont préservé le pacte Dutreil, aujourd’hui menacé. Ces gouvernements savaient, comme ceux de nos pays voisins, qu’il est toujours plus intéressant de regarder les effets d’une politique sur la réalité plutôt que de ne parler que de théorie, de morale et d’idéologie. Il semblerait qu’à l’approche des élections présidentielles, l’idéologie repointe le bout de son nez.

Ne pas faire de la morale quand les autres font de l’économie

Là est notre principale différence avec nos voisins d’Outre-Rhin. Nous regardons la morale (justice fiscale : nos riches ne sont-ils pas trop riches ?), là où eux font de l’efficacité économique et budgétaire (trop riches ou pas, les actionnaires familiaux font du bien au pays, donc on en veut plus).

Alors, évidemment, on ne peut pas expliquer le manque de performance de notre économie uniquement par le fait que nous taxons plus les transmissions d’entreprise que les autres. Comme l’explique très bien Jean-Louis Borloo ici, le problème concerne l’entièreté de notre système. Devenu complètement fou, inefficace et hors de prix. J’ai tout de même décidé de lui consacrer le tome 2 de ma série « Contes et légendes de la réindustrialisation ».

Je vous y emmènerai redécouvrir :

  • Le rôle des entreprises familiales dans notre révolution industrielle.
  • Le partenariat qu’elles avaient avec notre État à l’époque, lointaine, où il était agile, stratège et bien géré.
  • Et une petite histoire de la jalousie sociale française qui en dit long sur les difficultés culturelles que nous avons avec le capitalisme, la création de richesse et donc avec la réindustrialisation.

Ce sujet est l’une des clefs de notre époque. Car, si nous nous accrochons désespérément à notre système étatiste qui démontre pourtant tous les jours son inefficacité, si nous avons tant de mal à le réformer, c’est aussi parce que nous hésitons à donner plus de place aux entreprises dans notre société. Notamment parce que certains d’entre nous, ne leur font pas confiance.

Or, le reste du monde fait le contraire. Que ce soit la Chine communiste, les États-Unis néolibéraux, et les autres puissances émergées ou émergentes, tous ont mis en place un partenariat inédit entre :

  • Un État à la politique parfois ouvertement impérialiste,
  • Et des entreprises qu’il protège, dope au dumping et à la subvention. Et à qui il fait profiter des immenses ressources que lui fournit son système d’investissement.

Ces États gardent la main sur leur stratégie politique et n’hésitent pas à rappeler à l’ordre les entrepreneurs qui s’en désalignent. Par contre, ils délèguent aux capitaines d’industrie ou de la tech une bonne partie de l’exécution de cette politique. En les encourageant à innover, créer de la richesse, inventer les éléments constitutifs d’un nouveau monde. Tout en accumulant des réserves de cash colossales leur permettant de réaliser les investissements nécessaires pour rester dans la course mondiale, ou la gagner. Quitte à faire de leurs entrepreneurs des personnalités dotées d’une richesse jamais vue dans l’histoire.

Il est urgent de regarder ces phénomènes au lieu de continuer nos antiques disputes sur la lutte des classes et l’égalitarisme qui nous minent depuis trop longtemps. Le monde bouge à une vitesse jamais vue. Il redevient dangereux. Il est temps de cesser de nous regarder le nombril idéologique et de regarder ce que font les autres. Sinon, nous les subirons.

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