« Made in Europe » : 20/20 en communication, 2/20 en géographie.

L’Union européenne vient de dévoiler sa loi « d’accélération industrielle ». Pensée pour protéger l’industrie européenne et l’aider à passer de 14 % à 20 % du PIB, elle se révèle en réalité bien décevante, tant elle offre de possibilités à ceux qui veulent la contourner.

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Depuis quelques jours, le tout Paris bruisse de la décision qu’a prise l’UE sur la préférence européenne. Certains l’ont qualifiée d’historique. Le vice-président de l’UE, Stéphane Séjourné, a dit d’elle qu’elle était « plus qu’un simple changement de mode opératoire, (mais était) un changement de doctrine encore impensable il y a seulement quelques mois ».

Un peu partout sur Linkedin et dans la presse, un élan d’enthousiasme s’est levé. L’air de la naïveté face aux puissances commerciales qui nous envahissent serait enfin révolu.

Personnellement, je comprends que le moindre signe de protestation d’un continent habitué à se faire marcher dessus enthousiasme certains. Mais le feu d’artifice de louanges tiré – rupture, fermeté, courage – me paraît un tantinet exagéré.

Voilà pourquoi

Au début, il y avait une bonne intention, c’est évident. Il faut la saluer. C’est d’ailleurs pour cela que je commencerai cet exposé par les bonnes nouvelles. Parce qu’il y en a.
La loi d’« accélération industrielle », c’est comme ça qu’elle s’appelle, se fixe, pour commencer, un objectif salutaire :

On pensait jusqu’ici que le seul rôle de l’Europe était de décarboner son économie. Ceci grâce à une technique imparable : bombarder les usines locales de taxes pour le bien et de règlements vertueux afin de les faire déménager ailleurs où, certes, elles pollueraient encore plus (c’est en Europe qu’on trouve le plus d’énergie décarbonée), mais elles le feraient hors de notre vue et de nos statistiques de bilan carbone. #DécarbonnerCestPasCompliqué.

Eh bien, après 20 ans de casse industrielle, on apprend que, finalement, pour décarboner sa consommation comme on veut, c’est tout de même mieux d’avoir encore un outil de production qu’on maîtrise plutôt que de s’appuyer sur celui des autres, dont on a découvert récemment (stupeur !) qu’ils pouvaient se retourner contre nous à tout moment. Bref, changement de programme : il faut défendre nos industries. Réindustrialiser, même.

Le texte présenté prétend ainsi ramener l’industrie à 20 % du PIB européen d’ici 2035 (contre 14 % aujourd’hui ; nous, Français, sommes à 9 %… comme la Grèce). Pour cela, l’Europe veut instaurer une « préférence européenne » dès lors que des fonds publics sont engagés. En clair, si vous voulez toucher une subvention sur une voiture ou une pompe à chaleur, vous devrez choisir un modèle qui comporte un pourcentage de composants critiques d’origine européenne.

Stéphane Séjourné s’est risqué à une lapalissade sur ce thème en déclarant : « L’argent du contribuable doit d’abord bénéficier à la production européenne et aux emplois en Europe ». Lapalissade qui n’en est pas une au pays des petits hommes en gris, car, depuis des années, nos impôts financent à pleines vannes les importations en provenance de Chine sur à peu près tous les produits censés décarboner notre consommation et ce, sans défriser nos commissaires européens : 

  • La quasi-totalité des panneaux solaires qui sont sur nos toits,
  • 70 % des pompes à chaleur de nos bâtiments
  • Et un nombre croissant de voitures électriques,
  • Le tout subventionnées par l’État français avec nos impôts sont produites en Asie.

Saluons, au passage, des entreprises françaises comme le groupe Intuis, dont les pompes à chaleur sont, elles, toutes produites en France, et des projets comme Holosolis, qui va bientôt fabriquer des panneaux solaires en Lorraine. Ils ont sans doute beaucoup à gagner dans une politique made in Europe exigeante.

Plus généralement, l’idée qui préside à la nouvelle loi européenne est, comme l’écrit Anaïs Voy-Gillis, « d’utiliser la puissance du marché intérieur pour soutenir l’industrie européenne et l’émergence des filières bas carbone ».

Ceci, grâce à :
• des « zones d’accélération industrielle » qui permettront aux États de créer des clusters industriels aux procédures administratives accélérées ;
• l’accélération des permis pour les industriels qui décarbonnent, par la simplification des procédures ;
• un plus grand contrôle des investissements étrangers dans les secteurs stratégiques (batteries, solaire, technologies net-zero…). « Dans certains cas, cela pourrait passer par des joint-ventures majoritairement européennes ! Une petite révolution ! » selon Anaïs Voy-Gillis.

Pas mal, donc !

Mais voilà, tout en criant victoire, beaucoup de voix habituellement supportrices des machins européens ont utilisé des coquetteries de langage du genre : « tout n’est pas satisfaisant », « il faut bien sûr aller plus loin ». Et ça, en langage commun, ça veut dire qu’on a dû se faire tordre par un de nos partenaires européens pendant la négo, qu’il y a un loup, et qu’il faut chercher où il se cache.

D’abord, il y a le fait d’avoir laissé des secteurs stratégiques entiers sur le bord du chemin. C’est le cas de la chimie et de l’industrie qui n’est pas « bas carbone ». Je l’ai écrit cette semaine.

Et puis, il y a ce petit problème de géographie…

« Je vous recommande de lire les articles 8 et 9 (pages 40 et 41) du document », a écrit Olivier Lluansi en commentaire d’un de nos articles qui s’étonnait que la chimie et le médicament n’étaient pas concernés par le texte (l’article est là).

Selon Olivier, « les produits de TOUS les pays ayant un accord de libre-échange avec l’Union, ou une union douanière, ou ayant signé l’annexe (dite GPA) de l’OMC sur les marchés publics, sont inclus dans la préférence ».

En la matière, histoire de prouver qu’on n’est pas obligés de voter pareil pour faire les mêmes constats, j’ai trouvé le post du député François Ruffin particulièrement explicite (il est ici). « Des produits fabriqués au Canada, en Turquie, au Japon ou au Maroc, mais considérés comme “Made in Europe” ! », a-t-il écrit.

Selon lui, la liste des pays qui échapperaient au texte pourrait être longue :
• 80 pays avec qui l’UE dispose d’un accord de libre-échange ;
• 40 pays avec qui l’UE a conclu des accords en matière d’accès aux marchés publics.

Bref, excellente intention de nos technochampions qui ont visiblement appris plein de choses en communication et en stratégie à l’école, mais qui auraient dû être plus assidus en cours de géographie. Car non, Mesdames et Messieurs, ni la Turquie, ni le Canada, ni le Maroc ne sont situés en Europe. Et ça, je pense que même Perceval et Karadoc le savent.

Alors, évidemment, il y a la petite phrase qui va bien pour montrer qu’on va améliorer le dispositif : si ces pays se comportent mal, la Commission pourra proposer d’en exclure certains par un acte ultérieur. Nous voilà rassurés !

Bref, on trouve autour de cette loi européenne à peu près tout ce qui a fait les défaites européennes récentes :
• une prise de conscience trop tardive ;
• une déclaration d’intention formidable débouchant sur la lente construction d’une muraille pleine de trous.

Habituellement, nos concurrents commerciaux internationaux, en fauves rapides et agiles, devaient analyser les kilotonnes de rapports et les heures de palabres qui précédaient, pendant des mois, chaque décision de l’UE. Ainsi, quand un obstacle se dressait devant eux, ils avaient déjà identifié les moyens de le contourner.

Mais cette fois-ci, plus la peine de chercher : le chemin de traverse a été fléché par ceux-là même qui ont construit le mur !

On se souvient que nos négociateurs européens avaient été humiliés en un clin d’œil lors de la négociation sur les tarifs douaniers face à Trump. Là, plus besoin de combat, parce qu’on a déjà anticipé la défaite ! Malin, non ? En tout cas, ça fait gagner du temps. Certains appellent ça de l’anticipation. D’autres, de la technotrouille (c’est un nouveau mot désignant le sentiment qui saisit le technocrate lorsqu’il s’agit de défendre les intérêts des peuples qu’il représente).

Bon… Pardon, j’ai été taquin

Alors finissons ce récit comme nous l’avons commencé : par une note d’espoir.

Selon Les Échos, la Chambre de commerce chinoise auprès de l’UE vient de dénoncer le dispositif européen. Elle va jusqu’à nous reprocher la prochaine adoption de protections qu’elle utilise elle-même contre nous depuis des décennies, ce qui ne manque pas de sel.

Cela veut au moins dire que les décisions prises peuvent gêner notre principal concurrent industriel. Mais, disent déjà les Cassandres, vu le nombre de trous dans la raquette du texte européen, cette dernière ne mettra pas longtemps à trouver les moyens de poursuivre l’étouffement progressif de l’industrie européenne.

Conclusion : on sait que la France a toujours aimé demander à l’Europe de prendre les mesures qu’elle se refuse à prendre chez elle. Mais voilà, on sait maintenant qu’il ne va pas bien marcher, le nouveau technotruc.

Alors, en attendant que la loi de l’UE soit améliorée, il serait bon de faire le boulot chez nous. Comme l’ont fait nos voisins en exploitant subtilement les failles des textes européens pour faire de leur commande publique un moyen efficace de renforcer les PME et ETI de nos territoires au lieu de subventionner les multinationales chinoises avec l’argent de nos impôts. La commande publique française est l’une des moins patriotes d’Europe.

On peut donc progresser. Alors, chers amis politiques : au boulot ! On doit pouvoir faire aussi bien que les autres, non ?

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