La loi européenne « d’accélération industrielle » vient de sortir. Elle est pleine d’incohérences et d’imperfections, nous en parlerons demain dans notre infolettre. Mais elle démontre au moins une intention : celle d’utiliser l’argent public pour favoriser la réindustrialisation européenne.
La France a beaucoup poussé pour que ce texte sorte. C’est donc une petite victoire nationale dont certains membres de notre élite s’enorgueillissent.
Et ils le méritent, car ils s’y sont beaucoup impliqués. On imagine les heures carrées passées à négocier avec des pays comme la Hongrie pour y parvenir. Le pays de Viktor Orban a, en effet, misé gros sur un partenariat industriel avec la Chine. Il offre, par exemple, au constructeur automobile BYD la possibilité d’assembler sur place des voitures dont l’intégralité des composantes vient de Chine. En comptant sur le cheval de Troie hongrois, BYD pouvait contourner les barrières que l’Europe a mises en place pour protéger son marché.
Avec le « Made in Europe », cela ne sera plus possible. Et c’est très bien.
Mais alors, quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi cette débauche d’énergie française au service d’une cause européenne ne s’emploie pas de la même façon pour régler un problème franco-français similaire ? Sur un secteur indispensable à notre souveraineté, par-dessus le marché : le médicament.
Ces dernières semaines, j’ai beaucoup lu sur cette industrie. C’était l’un des fleurons de l’industrie européenne avant la désindustrialisation. Et en quelques décennies, patatras ! Nous voilà devenus largement dépendants de pays comme l’Inde ou la Chine (les pénuries et le Covid nous l’ont bien signifié). Notamment sur les principes actifs (ils en produisent 80 %).
Nous aurions les moyens de régler le problème s’il y avait une volonté politique. Car le marché des médicaments est réglementé et dépend des décisions prises par la Sécurité sociale. Une institution bien plus simple à convaincre que l’Union Européenne et ses 27 États, quand on est élu ou ministre français.
D’autant qu’un rebond est possible : il y a encore, sur notre sol, des irréductibles entreprises qui produisent en France.
Mais comme on vote des budgets de la Sécu qui favorisent, pour gagner quelques centimes, les usines qui produisent dans les pays à bas coût…
Et que, selon la grande tradition administrative française qui consiste à :
- Agonir de normes et de taxes ceux qui sont dans nos territoires au nom de la vertu,
- Tout en laissant libres de tout contrôle et de tout impôt ceux qui ont foutu le camp ailleurs, au nom du pouvoir d’achat…
… Les dirigeants de la Sécu organisent, sur le marché français, la concurrence déloyale que leurs collègues européens décident de combattre à l’échelle européenne.
Heureusement, comme souvent quand les dirigeants d’un pays oublient d’en défendre les intérêts, une résistance se lève. C’est ainsi qu’il y a quelques semaines, les PME et ETI du médicament made in France sont sorties du LEEM, le syndicat qui regroupait les laboratoires.
Ce dernier était tombé sous la coupe des grands groupes internationaux qui importent leurs produits sur notre marché. Il ne permettait donc plus de faire entendre la voix de ceux qui font encore vivre l’économie de nos territoires grâce à leurs usines.
Ainsi sont nés deux syndicats d’entreprises qui fabriquent chez nous. L’un d’eux s’appelle MedFrance. Il regroupe une quarantaine d’entreprises qui fabriquent des médicaments matures (essentiels du quotidien à prix très bas, souvent produits en France par des PME/ETI). Allez faire un tour du côté d’Agen et vous verrez l’impact d’un employeur comme UPSA, par exemple, sur l’économie et l’emploi du territoire.
J’en recevrai bientôt l’une de ses représentantes sur le podcast des Forces Françaises de l’Industrie (disponible sur toutes les plateformes d’écoute).
Eux militent pour que notre système de santé cesse de les prendre pour des dindes à plumer, leur demandant chaque année des baisses de prix tout en augmentant les taxes et les normes coûteuses qui font monter leurs coûts de production et dont leurs concurrents internationaux n’ont cure. En suivant cette voix, on en est arrivé à de tels délires que :
- Le prix de certains médicaments « Fabriqués en France » ne couvre plus les coûts de production. Une boîte de paracétamol vendue 0,76 € par l’industriel coûte aujourd’hui moins cher qu’une baguette de pain, mettant en péril la rentabilité de ceux qui la produisent dans nos territoires. Dans ce prix, rien ne valorise l’empreinte territoriale des laboratoires (emplois en France), ni leurs efforts en matière d’écologie. Tout le monde a bondi quand Sanofi ou Servier ont vendu des filiales qui produisent des médicaments matures… Mais personne ne dit rien pour que l’État et la Sécu permettent à ces laboratoires qui produisent en France d’améliorer leur rentabilité.
- Cette pression économique est la cause directe de la désertion de certaines productions et explique pourquoi 70 % des pénuries actuelles concernent ces médicaments matures essentiels.
Car oui, chers amis, le #SystèmeDeSantéDontNousSommesSiFiers (à prononcer sans prendre sa respiration et la main sur le cœur) est devenu, par la grâce des décisions discrètes que prennent les petits hommes en gris qui dirigent nos administrations, une véritable machine à délocaliser. J’en ferai d’ailleurs le prochain tome de mon livre « Contes et Légendes de la Réindustrialisation ». Le tome 1 (qui parle d’autre chose, donc) est en précommande ici.
On laisse, dans un silence digne de l’Omerta, de magnifiques PME et ETI se faire casser la figure dans l’arrière-cour des politiques sanitaires et de leurs grandes déclarations généreuses.
Seulement, ce que semblent oublier les technocrates qui étranglent nos usines et leurs employés, c’est que ce qui finance la Sécu :
- Ce n’est pas les quelques centimes par boîte de médicaments qu’ils vont économiser en délocalisant (les médicaments, c’est moins de 10 % du budget de la Sécu),
- Mais bien les cotisations sociales qui sont prélevées sur les fiches de paie de ceux qui travaillent en France.
Donc, à force de vouloir faire croire qu’ils font bien leur travail de contrôleur de gestion, ces gens sont en train de supprimer les emplois qui financent la Sécu et leurs propres salaires.
Décidément, en matière de but contre son camp, notre système nous offre un véritable festival.
Cette semaine, nous avons diffusé l’interview de Nicolas Pomiès, vice-président de Mutuale, une mutuelle de santé ouvrière qui avait attiré notre attention en plaçant ses réserves obligatoires dans des entreprises qui produisent en France et non sur les marchés financiers internationaux. C’est ainsi qu’elle est devenue partenaire des FFI (j’en suis personnellement un client heureux).
Nicolas raconte comment l’étatisation de la Sécurité Sociale a complètement dévoyé son esprit initial.
Je vous laisse découvrir un extrait de son interview ici.
L’intégralité de sa prise de parole est sur toutes les plateformes de podcast, sur la chaîne des Forces Françaises de l’Industrie. Notamment ici.
Bref, chers gouvernants, merci pour l’effort sur le made in Europe. Mais quand allez-vous engager les réformes qui favoriseront le made in France ?
Question à tous les députés et sénateurs, dans leur grande diversité, qui suivent cette infolettre (ne baissez pas les yeux, je vous vois vous abonner semaine après semaine) : ça ne vaudrait pas une petite question au gouvernement, tout ça ?